lundi 8 mai 2017

Flèche d'Or, fleurs et désespoir.

J'apprends que la Flèche d'Or ferme ses portes.
Ça me rend assez triste, alors que bizarrement c'est un endroit qui me rappelle essentiellement de mauvais souvenirs.

Le pire étant très certainement une soirée de la fête de la musique il y a fort fort fort longtemps ; j'étais jeune mais pas trop fraîche car j'avais perdu des litres de larmes en pleurant un amour perdu. Je m'étais fait larguer le matin même par un type qui m'avait dit "c'est pas toi c'est moi, je ne te mérite pas, non non non il n'y pas d'autre fille, c'est juste que c'est mieux comme ça, c'est tout..." , et c'était bien vrai, ça, qu'il ne me méritait pas. Je m'étais donc dit que me murger violemment avec des copines pourrait éventuellement me changer les idées.
Après avoir passé la soirée à écouter des chevelus enthousiastes mais dépourvus de talent faire des reprises de Radiohead ou Nirvana aux quatre coins de la capitale, j'étais cuite comme un steak oublié depuis quatre heures sur une grille de barbecue. Je devais me trouver dans le même état que si j'avais bu un shot de vodka à chaque fois que j'avais entendu une fausse note, et les amies avec lesquelles je me trouvais ont finit par m'entraîner à la Flèche d'Or. C'était la première fois que j'y mettais les pieds, et ce fut un baptême mémorable.
Je n'ai pas le moindre souvenir de ce qui s'y jouait ce soir-là, mais je sais que je dansais suavement quand soudain, une main sur mon épaule m'a ramenée à la réalité : c'était mon amour perdu ce matin même. C'était fou. C'était comme dans un rêve. Le hasard nous réunissait, c'était un signe. J'étais à deux doigts de me remettre à croire en Dieu quand une personne de sexe féminin est apparue juste derrière mon amour perdu et m'a dit "Bonjour, Delphine, enchantée", en me collant ses deux joues moites sur la face pour me faire la bise.
Je n'ai rien dit, mais en mon for intérieur j'ai demandé "Bonjour Delphine mais qui es-tu sale pute?", et la réponse me paru évidente lorsque mon amour perdu l'a prise par la taille et l'a embrassée dans le cou.

Ce garçon était-il foncièrement méchant, ou juste un peu con? Il avait dû chercher un moyen de me faire comprendre au plus vite que cette demoiselle était celle qui m'avait remplacé dans son coeur et son slip, afin d'éviter tout scandale de ma part, et le seul qu'il avait trouvé consistait en cette dégueulasse démonstration qui me fit l'effet d'un six tonnes me roulant sur la poitrine.
C'est lourd, six tonnes.
Une fois les présentations faites, nous nous sommes dispersés et tout en continuant à bouger mollement mon booty en essayant de contenir la sensation de décès qui me consumait, j'observai cette fille du coin de l'oeil.
Deux choses me frappèrent plus ou moins violemment :
la première était qu'elle portait un petit sac à dos duquel dépassait une rose. Jamais mon amour perdu ne m'avait offert de rose. Qu'avait-elle de plus que moi pour avoir droit à une rose, elle? Ne méritais-je donc pas, moi aussi, qu'on dépense deux euros entre deux gorgées de bière pour m'offrir un végétal con et inodore? J'étais dévastée.

La seconde était qu'elle portait une salopette à motifs fleuris.
En 2017, on peut porter une salopette à fleurs et choper 246 likes sur Instagram en passant pour la fashionista ultime, mais en 2002, une salopette à fleurs, c'était juste moche. Je me sentais en dessous de tout d'avoir été rejetée pour une créature vêtue d'une salopette à fleurs. Avait-il eu le coup de foudre pour elle alors qu'elle faisait du diabolo en dansant sur du Maximum Kouette au bord du canal St Martin? L'avait-il séduite en l'aidant à porter son djembé? Je me sentais si nulle et bourrée que j'ai fini la soirée assise sur le bord du trottoir devant l'entrée en chouinant, et mes copines se sont relayées pour me dire à tour de rôle que la vie était une chienne, que ce mec était une merde et que les salopettes à fleurs devraient être interdites par le code pénal.
J'avais bien conscience de pourrir la soirée de tout le monde avec ma dépression, alors j'ai décidé de rentrer chez moi. Et chez moi c'était loin.

A mi-chemin, j'ai croisé un type qui, me voyant marcher en titubant et en pleurant, n'a pas manqué de s'enquérir de mon état. Adorable. Il m'a fait m'asseoir sur un banc et m'a demandé de lui raconter mes misères. Trop chou. J'étais trop contente de pouvoir vider mon sac et j'ai tout déballé en reniflant, tellement prise par mon récit que j'ai mis quelques minutes à réaliser qu'alors qu'il séchait mes larmes d'une main, il me palpait les boobs de l'autre. Dans un sursaut de lucidité, je me suis levée d'un coup en disant quelque chose de percutant comme "C'est pas très sympa!", et j'ai poursuivi ma route en zigzaguant.

Une fois dans le RER E, je suis tombée sur un garçon qui était dans ma classe en primaire, et que je n'avais jamais revu depuis (c'est à dire depuis plus de dix ans). Il a eu le malheur de me demander "qu'est-ce que tu deviens?", et il a dû tellement le regretter qu'il ne s'est probablement plus jamais risqué à poser cette question à qui que ce soit de toute sa vie.
Imagine, c'est la fête de la musique, t'as passé une chouette soirée avec tes potes, t'as bien bu, bien rigolé, mais là tu rêves juste de te téléporter dans ton lit, et tu tombes sur Machine du CM1B qui passe les quinze minutes du trajet Gare du Nord-Bondy (+ les quinze minutes d'attente qui ont précédé) à t'expliquer, la morve au nez et l'oeil humide, que son coeur saigne à cause d'un connard et d'une meuf qui portait une salopette à fleurs. Encore aujourd'hui j'en ai des frissons de malaise en y repensant. Avant de nous quitter, on a échangé nos numéros. Le lendemain, j'ai voulu l'appeler pour m'excuser de tout ce déballage pathétique, mais il m'avait filé un faux numéro, et je n'ai plus jamais eu aucun signe de son existence. Comme je le comprends. Si ça se trouve, des années plus tard, à la création de Facebook, le premier truc qu'il a fait à été de me bloquer préventivement pour être sûr de ne plus jamais entendre parler de moi.

Inutile de dire que cette soirée se situe en bonne place dans mon petit panthéon perso des moments moisis de ma vie.
Quand je suis retournée à la Flèche d'Or quelques mois plus tard, ça s'est un peu mieux passé : je me suis juste évanouie sur le comptoir, en toute simplicité.

samedi 22 avril 2017

J -1

Hahaha...
Hahahahahaha...
HAHAHAHAHAHAHAHAHA...

Pardon, c'est nerveux.

C'est la première élection présidentielle que je redoute à ce point.
J'ai envie de me murger la gueule comme jamais et en même temps je crois que même sobre on se prépare à une énormissime gueule de bois collective dans 24 heures.
J'aimerais me tromper.

Je ne veux pas de François Fillon pour président.
Le mec a passé les trois derniers mois à chier allègrement sur la loi, la démocratie, la presse, les pauvres, etc... Le mec est mythomane. Le mec rackette ses enfants. le mec ne respecte rien. Le mec fait du chantage à l'élection, "Elisez-moi et je rends l'argent"... Serein le François. Le mec estime que c'est pas aux journalistes de décider des questions. Le mec estime aussi que ces mêmes journalistes l'ont bien cherché s'ils se font taper dessus dans ses meetings. Ses meetings, d'ailleurs, c'est comme les rassemblements d'une grosse secte où des neuneus fin de race agitent aveuglément des drapeaux en invoquant Jeanne d'Arc, Clovis ou Hervé Vilard pour protéger leur grand gourou à sourcils. Oui, c'est bas, mais clairement j'en voudrais profondément à toutes les personnes qui auront par leur vote placé cette sous-merde à la tête de mon pays. J'aurais envie de leur balancer des fauteuils Louis XV dans la face puis de leur mettre des petites claques (j'aime bien mettre des petites claques.).
Voter pour François Fillon, c'est comme courir après le gars qui vient de te piquer ton sac pour lui dire "Attends, j'avais oublié de mettre mes clés dedans, tiens, et prends mon adresse aussi." Respectez-vous, merde.
Qu'il retourne faire des picnics dans la Sarthe avec ses assistants parlementaires en attendant la taule, et qu'on entende plus jamais parler de lui, pitié.

Je ne veux pas de Marine Le Pen pour présidente, évidemment.
La liste des raisons est longue comme une fin de mois de smicard.
Tu ne peux pas prétendre gouverner un peuple quand tu passes ta vie à vouloir le diviser, et à répéter qu'une grosse partie de tes concitoyens ne sont pas vraiment tes concitoyens. C'est pas toi qui décide qui est français ou qui ne l'est pas. Mes parents sont arrivés en France à la fin des années 70, ils ont travaillé et payé des impôts ici toute leur vie, ont obtenu leur naturalisation l'année dernière seulement, et ils méritent plus que toi et ta meute d'être appelés "français", comme beaucoup d'autres, parce qu'ils l'ont voulu et se sont battus pour l'être, contrairement à toi qui est juste la progéniture d'un étron borgne né à la Trinité-sur-Mer par le plus grand des hasards.
Et puis, je m'interroge sérieusement sur ce qui peut se passer dans la tête de gens qui se disent que ça pourrait être cool d'avoir Gilbert Collard en ministre de la Justice et Robert Ménard à l'Intérieur. Ajoutons Franck de la Personne au ministère du Malaise (de la Culture, pardon) et les électeurs de Trump pourront légitimement nous balancer des cailloux.

Je ne veux pas de Macron pour président.
Je me méfie des types qui placent le travail au dessus de tout et qui bouffent à tous les râteliers.
C'est pas un politicien, c'est une éolienne, et je l'invite à retourner faire carrière dans la banque, puisqu'apparemment ça gagne mieux et que c'est important pour se payer de jolis costards (sauf quand on a les mêmes amis que François Fillon, bien entendu.)

En attendant je ne sais toujours pas quel bulletin je choisirai demain dans l'isoloir, et ça me fait enrager. Mais tout ira bien, hein? Hein que tout ira bien? HEIN???



mardi 11 avril 2017

Votre opinion...

C''est totalement débile et c'est moche, mais je suis de ceux qui ne peuvent pas s'empêcher de tripatouiller un bouton quand il pointe sur mon doux faciès. En le faisant je sais que c'est une connerie mais je suis comme possédée...
Ce qui fait que pour la soixante-quatorze-millième fois dans mon existence, je me retrouve avec un spot de la taille d'un feu rouge sur le menton et dix points de charisme en moins. Implanquable évidemment. Même le correcteur appliqué dessus se fait la malle en ricanant "déso je fais pas de miracles, t'as cru quoi?"
Bref, tout ceci est très intéressant.
Ce matin, moi et mon spot, nous nous sommes rendus dans un laboratoire d'analyses médicales, parce que, et bien, je devais faire faire des analyses médicales.
Arrivée devant la dame en blouse blanche du guichet, je présente mon ordonnance, ma carte vitale et mon plus joli sourire. La dame prend mon ordonnance et ma carte vitale puis décide de piétiner mon plus joli sourire d'un "Ouhlala, mais faut pas tripoter ses boutons comme ça! Vous vous êtes pas ratée là!"
...
Alors,.. Comment dire, madame?
Ai-je 12 ans et êtes-vous ma mère?
Vous ai-je posé une question de type "Ai-je bien fait de martyriser mon chtar hier soir devant la glace?"
Parce que si les réponses à ces questions sont négatives (et de toute évidence elle le sont), votre intervention est tout simplement nulle et non avenue, pour ne pas dire totalement déplacée.
Vous vous attendiez peut-être à une réaction du genre "Oh, vraiment ? J'étais persuadée que ça me donnait de la personnalité, ça fait des années que je fais ça pour me donner un petit style, mais vous venez de m'ouvrir les yeux!" ?

Je ne comprendrai jamais ces gens que tu ne connais ni d'Eve ni d'Adam, à qui tu n'as strictement rien demandé, mais qui se permettent d'exprimer leur opinion sur toi/tes actions/ta gueule/ton cul/liste non exhaustive de trucs qui ne les concernent en rien. A quel moment se disent-ils que leur avis peut t'importer? Et pourquoi? Comment? Quel cheminement de pensée les amène à se dire qu'un commentaire serait pertinent?

Ça me rappelle un vieux monsieur qui, il y a quelques années, alors que je bouquinais tranquille en terrasse, a cru utile d'interrompre ma lecture pour me dire "Ouhhh c'est pas joli-joli ça!" en désignant mes ongles tout rongés. Mais putain pépé, est-ce que je viens te taper dans le dos pendant que tu bois ton grog pour te dire que j'aime pas ta gueule? Non, parce que ça ne se fait pas, les personnes bien élevées savent ça, et le fait qu'il ne te reste que trois jours à vivre n'est en rien une excuse.
Voilà, rien que d'y repenser, j'ai envie de casser des bouches.

Dans un autre genre, mais toujours dans la catégorie "parfaits inconnus qui émettent un avis non-sollicité", j'ai souvent le droit à des remarques de péquins lambda parce que, tenez-vous bien, j'ai le culot de... boire du Coca le matin. Oui, souvent, dans l'espace public, je me gazéifie le gosier avant 10h du matin, c'est un truc de déglingo je sais, mais c'est ainsi. Je ne fais de mal à personne à part peut-être à moi-même, et je ne compte plus les individus que je croise et qui me sortent des "Ah? Du Coca, comme ça, dès le matin?"...  Je me baladerais avec une pipe à crack tout en ayant un nourrisson accroché au nichon, à la limite, je comprendrais que des gens réagissent, mais je ne fais que BOIRE DU PUTAIN DE COCA-COLA. Même le mec du Franprix à qui j'achète régulièrement ma petite bouteille matinale y est déjà allé de son "Ce serait pas mieux du jus d'orange, à cette heure-ci?"..
Et bien oui ce serait peut-être mieux, mais qu'est-ce que ça peut te foutre?

Je suis courroux, je suis exaspération, je suis lassitude, alors ce classique des internets restera la meilleure des conclusions à cette note.






jeudi 8 décembre 2016

Papier s'il vous plaît

C'est au 142 rue Montmartre à Paris, qui abritait à l'époque les locaux du journal L'Aurore, que le 12 janvier 1898 Emile Zola remit un texte qui allait marquer l'Histoire à Georges Clémenceau, alors rédacteur en chef; son célèbre "J'accuse".

C'est aussi au 142 rue Montmartre que, le 8 décembre 2016, je suis venue apporter ma contribution à la postérité en participant à une rencontre au sommet sensée révolutionner les habitudes de consommation des français : une table ronde sur le papier toilette. Chacun son truc.

J'ai déjà participé à des réunions de consommateurs, c'est plutôt sympa, on est bien accueilli, y a du thé et des gâteaux, et on repart avec un chèque. Moi aimer repartir avec des chèques. Moi contente.  Mais jusque-là j'avais seulement donné mon avis sur le forum d'un opérateur de téléphonie mobile, ou sur une marque de thon en boîte, ce qui est tout de même légèrement moins intime que de débattre avec des inconnus de la façon dont je m'essuie les miches.

Nous étions huit femmes cette après-midi, à débarquer au compte-goutte à l'accueil et essayer de garder une contenance en expliquant être là "pour le papier toilette".

Une fois dans la salle de réunion, le maître de cérémonie nous a présenté un paquet de rouleaux d'une certaine marque en nous demandant si on connaissait ce produit. Un paquet de 6 rouleaux. Blancs. Comme environ 99,3 % des paquets qu'on trouve dans le commerce.
Une fille a répondu que oui, qu'elle n'en avait pas encore acheté à titre personnel mais qu'elle l'avait déjà utilisé chez sa soeur.

Ok, je sais pas vous, mais à moins d'avoir affaire à des feuilles jaune fluo avec le faciès de Eric Zemmour imprimé dessus, moi je suis incapable de différencier une marque de PQ d'une autre, et quand je fais une halte pipi/caca ailleurs que chez moi, je n'ai jamais la présence d'esprit d'étudier le motif ou l'épaisseur du matos hygiénique de mes hôtes.

Avez-vous déjà eu à répondre sérieusement à la question "Qu'attendez-vous d'un papier toilette"?
Avez-vous déjà réfléchi à tous les enjeux qui se jouent au moment de l'achat de vos rouleaux pour le confort de votre zone génito-anale? Moi, bien trop peu, jusqu'à ce que je me surprenne aujourd'hui à comparer 8 feuilles entre elles en balançant des "celle-ci est douce au milieu mais trop rêche sur les côtés", ou "j'aime cette épaisseur, cette variété a l'air bien plus résistante.".

Ça a duré deux heures et demie, au cours desquelles j'ai eu l'impression de pénétrer dans le jardin secret de sept femmes dont je ne connaîtrai jamais les noms mais dont je sais désormais que l'une n'utilise du papier que pour les "finitions" après avoir passé un coup de jet d'eau, qu'une autre aime "faire des boules" avec le papier tandis que sa voisine préfère l'enrouler autour de sa main pour s'essuyer...
Sept femmes avec lesquelles j'ai partagé aujourd'hui le même désir de résistance, de propreté, d'absorption optimale et de douceur pour nos délicats fessiers...

Merci pour ce moment (et pour les 50 euros)


lundi 28 décembre 2015

Jean-Pierre



Il y a une semaine, j’étais dans un bar sympathique de mon quartier avec une rousse amie. Je sais que c’est tellement inhabituel que ça perforera le fondement de plus d’un, mais c’est ainsi, parfois je sors pour boire.

Quand je suis arrivée, il y avait ce grand type qui fumait une cigarette sur le trottoir et qui m’a dévisagé avec insistance, mais je me suis dit qu’il me trouvait juste excessivement sublime, ou tout l’inverse, ou que j’avais peut-être une fiente de pigeon dans les cheveux (j’ai souvent une fiente de pigeon dans les cheveux.)

J’ai commandé ma pinte, j’ai parqué mon imposant séant dans le canapé du fond et quand ma rousse amie est arrivée, nous avons fait ce que font habituellement deux femmes seules dans un bar ; on a twerké sur les Lacs du Connemara et on s’est roulé des grosses pelles bruyantes dans l’espoir d’attirer quelques mâles égarés (mais en fait non, hein)...

Quand je suis allée chercher une nouvelle pinte au bar, le type de tout à l’heure était accoudé au comptoir ; je sentais qu’il me fixait encore mais je faisais mine d’être absolument fascinée par un vieux sous-bock en fin de vie échoué sur le zinc pour détourner le regard. Ça n’a pas marché car le type m’a lancé :

- Tu t’appelles Georges, non ?

C’est effectivement comme ça que je m’appelle (officieusement), j’ai donc bien été obligée d’acquiescer. C’est à ce moment-là que je me suis souvenue que dans une autre vie où j’avais particulièrement le feu aux fesses, j’ai enchaîné un certain nombre de rencontres furtives, toutes oubliées pour la plupart, et que ce monsieur était inclut dans ce certain nombre. Il m’a fait remarquer que je ne l’avais jamais recontacté, ce qui était indéniable. Il n’y avait aucune raison particulière à ça, il n’y était pour rien, simplement à l’époque je ne voyais pas bien ce que je pouvais partager de plus avec un homme que quelques verres et éventuellement un bout de lit. Je me souvenais de lui, maintenant, et même vaguement de l’endroit où nous nous étions rencontrés la première fois, mais… c’était tout. Alors j'ai préféré la jouer honnête.

- Je… je suis désolée mais je ne me rappelle plus de ton prénom.

- Jean-Pierre.

- Hahaha !

J’ai gloussé de manière parfaitement idiote; elle était bien bonne celle-là ! Genre tu t’appelles Jean-Pierre, et moi c’est Marisol-Gertrude, lolilol mec !
Sauf qu’elle était pas si bonne que ça, en fait, parce que c’était son vrai prénom.

J’ai bafouillé quelque chose avec quelques « Ah » et sans doute pas mal de « heu », il a eu l’air mi-peiné mi-consterné, m’a dit que c’était pas grave si je ne m’en souvenais plus mais qu’il n’allait pas non plus me sortir ses papiers d’identité pour me prouver qu’il s’appelle vraiment Jean-Pierre.
Inutile de dire qu’à cet instant précis j’étais en train de me raccrocher péniblement par l'auriculaire à l’ultime branche du grand arbre du malaise... alors j’ai tenté une nouvelle diversion :

- Ah mais donc tu habites dans le quartier maintenant ?

Il a soupiré en me regardant droit dans les yeux, un regard qui voulait dire en substance ce qu'il se retenait sans doute d'exprimer de vive-voix et que je n'arrivais pas encore bien à identifier clairement.

- J’habite ici depuis des années. D’ailleurs t’étais venue chez moi, dans la rue juste derrière. T'as oublié ça aussi.

J'avais oublié ça aussi. C'est donc là que j'ai saisi que ce regard qui voulait dire en substance ce qu'il se retenait sans doute d'exprimer de vive-voix signifiait "Connasse".

Se sentir con est un art que je pratique avec talent depuis des lustres (s'il était récompensé par des Oscars, je serais Meryl Streep, au moins), mais j'ai rarement eu autant envie de me dissoudre dans mon verre que ce soir-là.
Je lui ai redonné mon numéro en lui disant que ça me ferait plaisir de reprendre un verre avec lui à l'occasion, ce qui était très sincère, car contre toute attente, il se trouve que je ne suis pas vraiment une connasse, puis je suis allée retrouver ma rousse amie pour fumer une cigarette... quand je suis revenue, il était parti.

Jean-Pierre, si tu me lis, promis, je répondrai si tu me rappelles.

lundi 7 décembre 2015

La première fois...

La première fois de ma vie que j’ai voté, c’était le 21 avril 2002.

J’avais 19 ans, et la politique était la dernière de mes préoccupations : non seulement je n'y connaissais rien, mais on peut dire que je n'en avais rien à carrer. Je crois que j'étais encore traumatisée par le Bébête Show et son ambiance franchouillarde, avec ces marionnettes dégueulasses qui parlaient de trucs totalement abscons à mes oreilles. Par ailleurs, j'avais l'impression de voir les mêmes vieux types depuis toujours à la télé, et je ne me sentais concernée en rien par leurs paroles. 

Dans mon entourage, j'entendais « Il faut voter Jospin », mais je me disais « Comment ça « Il faut »? On me donnait le droit de voter pour qui je voulais, alors pourquoi devais-je donner ma voix à cette austère mémé en costume-cravate?  Je n’avais pas franchement conscience de ce qu’était le vote « utile », et encore moins des pouvoirs qu’on accordait aux politiciens en les élisant.

Alors, ce 21 avril 2002, j’ai voté pour Olivier Besancenot,  parce qu’il avait l’air d’un mec normal : il était facteur, je comprenais ce qu’il disait quand il s’exprimait, et il avait de bonnes joues (j'aime bien, c'est mignon).

Ce soir-là, j'étais avec ma mère, qui faisait du repassage devant la télé. Elle n'avait pas voté, puisqu'en tant que non-française, personne ne lui demandait son avis. Quand, à l'annonce des résultats, la boursouflure qui sert de faciès à Jean-Marie Le Pen est apparue sur l'écran, elle a dit en polonais un truc du genre "Ah. Bon. Ben on va tous devoir rentrer chez nous je crois bien.", et moi je suis restée complètement abasourdie.
Jusque-là je n'avais jamais perçu le FN comme une menace réelle : pour moi c'était  juste un groupuscule de demeurés racistes dont on parlait seulement pour s'en indigner, et je croyais qu'il n'y avait qu'une poignée de chasseurs avinés au fin fond de ces villages où l'on cause encore en patois pour leur accorder du crédit.
Il faut dire que j'ai grandi dans une commune du 93, dont je n'étais sortie que pour faire des expéditions à Paris, et où l'on était tous plus ou moins issus de l'immigration : naïvement, je pensais qu'on était complètement représentatifs de la France, je ne comprenais donc absolument pas comment Le Pen avait pu faire un tel score.

Le jour du second tour, j'étais chez mon mec de l'époque, qui habitait dans le 77 (j''avais pas trouvé plus près) et chez qui je passais mes week-ends . Je l'ai abandonné là pour retourner dans mon 93 et courir à mon bureau de vote in extremis avant la fermeture.
Renoncer à la perspective d'une soirée de sexe pour voter Chirac quand t'as 19 ans, ça se pose là, dans le genre souvenir de merde. Mais tu te dis que ça n'arrivera plus, que c'est pour la bonne cause.
Et effectivement, après ce sursaut national mêlé de prise de conscience et de honte, je pensais vraiment que ça nous avait servi de leçon à tous et que ça ne pourrait plus se reproduire.

Mais alors, quel est donc ce fuck, près de quinze ans après? Qu'est-ce qui se passe dans la tête de ces 30% de votants? Certes, c'est tout sauf une surprise, mais quand même, c'est rude.

D'abord, je pense à toutes les femmes qui ont voté FN: pour moi c'est du même acabit que les homosexuels militants de la Manif Pour Tous, ça me dépasse.
Qu'est-ce qui vous arrive les filles? Vous trouvez que vous avez trop de privilèges? Trop de droits? La vie vous semble trop facile? Vous avez envie de pimenter le game en ajoutant de la difficulté?

En PACA vous avez donc voté en masse pour une gamine de 25 ans, con comme une doudoune sans manches, qui entend mettre fin à la "banalisation de l'avortement" en coupant les subventions de structures qui ont pour vocation de faciliter l'accès à la contraception pour toutes. Logique implacable.

Et quand vous voyez ce qui se passe dans les municipalités FN, ça vous fait donc sérieusement bander? C'est ça votre ambition pour la France? Déclarer la guerre aux kébabs, ficher les enfants qui portent des noms à consonance arabe, mettre des bâtons dans les roues des familles qui ne bouffent pas de porc, supprimer les ateliers de danse du ventre parce que hein, quand même, ici c'est la France, pas la Bougnoulie?

La haine de l'autre et le retour à des valeurs moyenâgeuses, c'est ça votre réponse à la précarité et à l'insécurité? Vous vous faites pipi dessus à cause de Daesh et vous croyez que c'est une bande de beaufs qui agitent des crèches de Noël en saucisson qui vont vous sauver?

C'est vous, la vraie menace, et vous me faites peur.

jeudi 26 novembre 2015

Réhabilitation de la chaudière

En général tu te manifestes par des textos tard le soir ou au milieu de la nuit, quand tu n'as pas sommeil, ou quand tu es un peu cuicuit et que tu as une érection dont tu ne sais pas trop quoi faire. Ce serait bête de gâcher. Peut-être que ta copine avait ses ragnoutes ce soir, ou que ce rencard Tinder dans lequel tu plaçais moult espoirs libidineux s'est avéré décevant, on sait pas trop...
Parfois, tu n'as pas donné le moindre signe de vie depuis des mois, alors pour bien montrer que tu n'as pas tapé le message avec ton pénis, tu demandes d'abord si elle va bien. Au fond tu t'en fous un peu, de comment elle va, et tu espères qu'elle ne va pas te répondre avec un pavé te narrant ses embrouilles avec Marie-Choune de la compta ou la dernière gastro de son cochon d'Inde ; c'est juste un vestige des quelques préceptes de politesse que ta maman t'a inculqué il y a longtemps dans l'espoir de faire de toi autre chose qu'un fruste bourrin.

Elle, elle n'est ni bombasse ni hideuse, peut-être que certains la trouvent canon, et d'autres dégueulasse, on sait pas trop... Un jour, quelqu'un lui a dit "Non mais t'es belle pour ceux qui savent te regarder", ce qui veut plus ou moins dire "Je me retournerais sans doute pas sur toi dans la rue, mais y a quelque chose...". Ce "quelque chose" c'est peut-être ce qui t'a donné envie de monter chez elle la première fois après quelques pintes. Elle était sympa et détendue, et elle ne t'a pas parlé d'un hypothétique désir de fonder un foyer pendant que tu faisais laborieusement un petit noeud à la capote avant de la jeter à la poubelle, alors en remontant ta braguette et en disant "Merci c'était cool, on se rappelle", tu as pensé : "Je me la garde dans un coin de mon répertoire, ça peut resservir.".
T'as pris un taxi et le lendemain en te réveillant tu ne te souvenais plus trop d'elle et de ta soirée. Ça t'est revenu après le premier café, "Ah mais ouais, cette nana hier...".

Puis ta vie a repris son cours, avec ta copine, ou avec Solange Le Plouerec (ta collègue/fantasme qui te chauffe comme pas possible), ou cette ex dont tu ne guéris pas et avec qui "c'est compliqué". Vous vous êtes séparés parce que vous n'aviez pas les mêmes attentes mais quand même "c'est dur, on arrive pas à se détacher l'un de l'autre, on est tellement compatibles putain!". Elle repasse régulièrement chez toi, officiellement pour prendre des nouvelles du chien parce que c'était un peu comme votre bébé, sa maman lui manque tu comprends, et ça finit invariablement de manière copulatoire, suivi d'un réveil aussi malaisant qu'une pub Nescafé des années 90... (bref, remettez vous ensemble et nous cassez pas les noix, merci.)

Et de temps en temps, cette nana dont tu t'es dit qu'elle pourrait "resservir", tu t'en ressers, donc. Une fois par semaine, ou par mois, ou par trimestre... on sait pas trop. Parce qu'il faut bien être autre chose qu'un fruste bourrin, tu l'écoutes quand elle te parle d'elle, mais tu oublies, alors tu lui reposes les mêmes questions la semaine, le mois ou le trimestre suivant... Un jour, elle t'a envoyé un message pour te dire qu'elle aimait bien les moments passés avec toi ; t'as pris peur (peur de quoi? On sait pas trop...), et ta grandeur d'âme t'a fait prendre la décision de ne pas lui répondre et de ne plus la rappeler parce que hein, bon, tu voudrais pas qu'elle se fasse des films sur "nous". D'ailleurs y a jamais eu de "nous", c'est pas parce que vous vous amusez mutuellement avec vos parties génitales une fois par semaine, mois ou trimestre qu'elle a une quelconque place dans ta vie, faut pas déconner.
Alors tu n'as plus donné signe de vie jusqu'à une nouvelle soirée cuicuite et sans sommeil où tu t'es retrouvé comme un con avec une érection dont tu ne savais pas trop quoi faire.

Et bien tu vois, cette fille qui n'est pour toi qu'une chaudière quelconque mérite pourtant tout ton respect, mon brave. Ta copine s'est barrée avec un argentin plus beau et drôle que toi et ça t'a foutu un gros kick dans l'égo. Solange Le Plouerec a mis fin à vos ébats fugaces derrière la photocopieuse parce qu'elle s'est rendue compte que c'était compliqué pour elle de gérer le zob in job, et ça t'a démoralisé. Quant à ton ex, elle est toujours là, en pointillés, à souffler le chaud et le froid et à te retourner le coeur et le bide (même depuis que le chien est mort ; tu commences à te douter qu'il ne s'agissait là que d'un alibi, champion va!)

Alors que, même si elle ne fait que de la figuration dans ta vie, tu n'auras jamais mal en repensant à cette fille-là. Tu ne parleras jamais d'elle avec la gorge nouée. Tu ne regarderas jamais ses photos en chouinant avec "Someone like you" d'Adele dans les oreilles (d'ailleurs, tu n'as aucune photo d'elle dans ton téléphone). Tu ne seras jamais dévasté par le manque d'elle. Elle n'aura jamais fait palpiter chez toi autre chose que ton slip, certes, mais elle ne t'aura laissé que de bons souvenirs. Elle aura sauvé certaines de tes soirées solitaires, t'aura donné ce que tu voulais et pris ce qu'il y avait à prendre, bref, elle ne t'aura fait que tu bien, et rien que pour ça, monsieur, elle mérite ta reconnaissance.