lundi 28 décembre 2015

Jean-Pierre



Il y a une semaine, j’étais dans un bar sympathique de mon quartier avec une rousse amie. Je sais que c’est tellement inhabituel que ça perforera le fondement de plus d’un, mais c’est ainsi, parfois je sors pour boire.

Quand je suis arrivée, il y avait ce grand type qui fumait une cigarette sur le trottoir et qui m’a dévisagé avec insistance, mais je me suis dit qu’il me trouvait juste excessivement sublime, ou tout l’inverse, ou que j’avais peut-être une fiente de pigeon dans les cheveux (j’ai souvent une fiente de pigeon dans les cheveux.)

J’ai commandé ma pinte, j’ai parqué mon imposant séant dans le canapé du fond et quand ma rousse amie est arrivée, nous avons fait ce que font habituellement deux femmes seules dans un bar ; on a twerké sur les Lacs du Connemara et on s’est roulé des grosses pelles bruyantes dans l’espoir d’attirer quelques mâles égarés (mais en fait non, hein)...

Quand je suis allée chercher une nouvelle pinte au bar, le type de tout à l’heure était accoudé au comptoir ; je sentais qu’il me fixait encore mais je faisais mine d’être absolument fascinée par un vieux sous-bock en fin de vie échoué sur le zinc pour détourner le regard. Ça n’a pas marché car le type m’a lancé :

- Tu t’appelles Georges, non ?

C’est effectivement comme ça que je m’appelle (officieusement), j’ai donc bien été obligée d’acquiescer. C’est à ce moment-là que je me suis souvenue que dans une autre vie où j’avais particulièrement le feu aux fesses, j’ai enchaîné un certain nombre de rencontres furtives, toutes oubliées pour la plupart, et que ce monsieur était inclut dans ce certain nombre. Il m’a fait remarquer que je ne l’avais jamais recontacté, ce qui était indéniable. Il n’y avait aucune raison particulière à ça, il n’y était pour rien, simplement à l’époque je ne voyais pas bien ce que je pouvais partager de plus avec un homme que quelques verres et éventuellement un bout de lit. Je me souvenais de lui, maintenant, et même vaguement de l’endroit où nous nous étions rencontrés la première fois, mais… c’était tout. Alors j'ai préféré la jouer honnête.

- Je… je suis désolée mais je ne me rappelle plus de ton prénom.

- Jean-Pierre.

- Hahaha !

J’ai gloussé de manière parfaitement idiote; elle était bien bonne celle-là ! Genre tu t’appelles Jean-Pierre, et moi c’est Marisol-Gertrude, lolilol mec !
Sauf qu’elle était pas si bonne que ça, en fait, parce que c’était son vrai prénom.

J’ai bafouillé quelque chose avec quelques « Ah » et sans doute pas mal de « heu », il a eu l’air mi-peiné mi-consterné, m’a dit que c’était pas grave si je ne m’en souvenais plus mais qu’il n’allait pas non plus me sortir ses papiers d’identité pour me prouver qu’il s’appelle vraiment Jean-Pierre.
Inutile de dire qu’à cet instant précis j’étais en train de me raccrocher péniblement par l'auriculaire à l’ultime branche du grand arbre du malaise... alors j’ai tenté une nouvelle diversion :

- Ah mais donc tu habites dans le quartier maintenant ?

Il a soupiré en me regardant droit dans les yeux, un regard qui voulait dire en substance ce qu'il se retenait sans doute d'exprimer de vive-voix et que je n'arrivais pas encore bien à identifier clairement.

- J’habite ici depuis des années. D’ailleurs t’étais venue chez moi, dans la rue juste derrière. T'as oublié ça aussi.

J'avais oublié ça aussi. C'est donc là que j'ai saisi que ce regard qui voulait dire en substance ce qu'il se retenait sans doute d'exprimer de vive-voix signifiait "Connasse".

Se sentir con est un art que je pratique avec talent depuis des lustres (s'il était récompensé par des Oscars, je serais Meryl Streep, au moins), mais j'ai rarement eu autant envie de me dissoudre dans mon verre que ce soir-là.
Je lui ai redonné mon numéro en lui disant que ça me ferait plaisir de reprendre un verre avec lui à l'occasion, ce qui était très sincère, car contre toute attente, il se trouve que je ne suis pas vraiment une connasse, puis je suis allée retrouver ma rousse amie pour fumer une cigarette... quand je suis revenue, il était parti.

Jean-Pierre, si tu me lis, promis, je répondrai si tu me rappelles.

lundi 7 décembre 2015

La première fois...

La première fois de ma vie que j’ai voté, c’était le 21 avril 2002.

J’avais 19 ans, et la politique était la dernière de mes préoccupations : non seulement je n'y connaissais rien, mais on peut dire que je n'en avais rien à carrer. Je crois que j'étais encore traumatisée par le Bébête Show et son ambiance franchouillarde, avec ces marionnettes dégueulasses qui parlaient de trucs totalement abscons à mes oreilles. Par ailleurs, j'avais l'impression de voir les mêmes vieux types depuis toujours à la télé, et je ne me sentais concernée en rien par leurs paroles. 

Dans mon entourage, j'entendais « Il faut voter Jospin », mais je me disais « Comment ça « Il faut »? On me donnait le droit de voter pour qui je voulais, alors pourquoi devais-je donner ma voix à cette austère mémé en costume-cravate?  Je n’avais pas franchement conscience de ce qu’était le vote « utile », et encore moins des pouvoirs qu’on accordait aux politiciens en les élisant.

Alors, ce 21 avril 2002, j’ai voté pour Olivier Besancenot,  parce qu’il avait l’air d’un mec normal : il était facteur, je comprenais ce qu’il disait quand il s’exprimait, et il avait de bonnes joues (j'aime bien, c'est mignon).

Ce soir-là, j'étais avec ma mère, qui faisait du repassage devant la télé. Elle n'avait pas voté, puisqu'en tant que non-française, personne ne lui demandait son avis. Quand, à l'annonce des résultats, la boursouflure qui sert de faciès à Jean-Marie Le Pen est apparue sur l'écran, elle a dit en polonais un truc du genre "Ah. Bon. Ben on va tous devoir rentrer chez nous je crois bien.", et moi je suis restée complètement abasourdie.
Jusque-là je n'avais jamais perçu le FN comme une menace réelle : pour moi c'était  juste un groupuscule de demeurés racistes dont on parlait seulement pour s'en indigner, et je croyais qu'il n'y avait qu'une poignée de chasseurs avinés au fin fond de ces villages où l'on cause encore en patois pour leur accorder du crédit.
Il faut dire que j'ai grandi dans une commune du 93, dont je n'étais sortie que pour faire des expéditions à Paris, et où l'on était tous plus ou moins issus de l'immigration : naïvement, je pensais qu'on était complètement représentatifs de la France, je ne comprenais donc absolument pas comment Le Pen avait pu faire un tel score.

Le jour du second tour, j'étais chez mon mec de l'époque, qui habitait dans le 77 (j''avais pas trouvé plus près) et chez qui je passais mes week-ends . Je l'ai abandonné là pour retourner dans mon 93 et courir à mon bureau de vote in extremis avant la fermeture.
Renoncer à la perspective d'une soirée de sexe pour voter Chirac quand t'as 19 ans, ça se pose là, dans le genre souvenir de merde. Mais tu te dis que ça n'arrivera plus, que c'est pour la bonne cause.
Et effectivement, après ce sursaut national mêlé de prise de conscience et de honte, je pensais vraiment que ça nous avait servi de leçon à tous et que ça ne pourrait plus se reproduire.

Mais alors, quel est donc ce fuck, près de quinze ans après? Qu'est-ce qui se passe dans la tête de ces 30% de votants? Certes, c'est tout sauf une surprise, mais quand même, c'est rude.

D'abord, je pense à toutes les femmes qui ont voté FN: pour moi c'est du même acabit que les homosexuels militants de la Manif Pour Tous, ça me dépasse.
Qu'est-ce qui vous arrive les filles? Vous trouvez que vous avez trop de privilèges? Trop de droits? La vie vous semble trop facile? Vous avez envie de pimenter le game en ajoutant de la difficulté?

En PACA vous avez donc voté en masse pour une gamine de 25 ans, con comme une doudoune sans manches, qui entend mettre fin à la "banalisation de l'avortement" en coupant les subventions de structures qui ont pour vocation de faciliter l'accès à la contraception pour toutes. Logique implacable.

Et quand vous voyez ce qui se passe dans les municipalités FN, ça vous fait donc sérieusement bander? C'est ça votre ambition pour la France? Déclarer la guerre aux kébabs, ficher les enfants qui portent des noms à consonance arabe, mettre des bâtons dans les roues des familles qui ne bouffent pas de porc, supprimer les ateliers de danse du ventre parce que hein, quand même, ici c'est la France, pas la Bougnoulie?

La haine de l'autre et le retour à des valeurs moyenâgeuses, c'est ça votre réponse à la précarité et à l'insécurité? Vous vous faites pipi dessus à cause de Daesh et vous croyez que c'est une bande de beaufs qui agitent des crèches de Noël en saucisson qui vont vous sauver?

C'est vous, la vraie menace, et vous me faites peur.

jeudi 26 novembre 2015

Réhabilitation de la chaudière

En général tu te manifestes par des textos tard le soir ou au milieu de la nuit, quand tu n'as pas sommeil, ou quand tu es un peu cuicuit et que tu as une érection dont tu ne sais pas trop quoi faire. Ce serait bête de gâcher. Peut-être que ta copine avait ses ragnoutes ce soir, ou que ce rencard Tinder dans lequel tu plaçais moult espoirs libidineux s'est avéré décevant, on sait pas trop...
Parfois, tu n'as pas donné le moindre signe de vie depuis des mois, alors pour bien montrer que tu n'as pas tapé le message avec ton pénis, tu demandes d'abord si elle va bien. Au fond tu t'en fous un peu, de comment elle va, et tu espères qu'elle ne va pas te répondre avec un pavé te narrant ses embrouilles avec Marie-Choune de la compta ou la dernière gastro de son cochon d'Inde ; c'est juste un vestige des quelques préceptes de politesse que ta maman t'a inculqué il y a longtemps dans l'espoir de faire de toi autre chose qu'un fruste bourrin.

Elle, elle n'est ni bombasse ni hideuse, peut-être que certains la trouvent canon, et d'autres dégueulasse, on sait pas trop... Un jour, quelqu'un lui a dit "Non mais t'es belle pour ceux qui savent te regarder", ce qui veut plus ou moins dire "Je me retournerais sans doute pas sur toi dans la rue, mais y a quelque chose...". Ce "quelque chose" c'est peut-être ce qui t'a donné envie de monter chez elle la première fois après quelques pintes. Elle était sympa et détendue, et elle ne t'a pas parlé d'un hypothétique désir de fonder un foyer pendant que tu faisais laborieusement un petit noeud à la capote avant de la jeter à la poubelle, alors en remontant ta braguette et en disant "Merci c'était cool, on se rappelle", tu as pensé : "Je me la garde dans un coin de mon répertoire, ça peut resservir.".
T'as pris un taxi et le lendemain en te réveillant tu ne te souvenais plus trop d'elle et de ta soirée. Ça t'est revenu après le premier café, "Ah mais ouais, cette nana hier...".

Puis ta vie a repris son cours, avec ta copine, ou avec Solange Le Plouerec (ta collègue/fantasme qui te chauffe comme pas possible), ou cette ex dont tu ne guéris pas et avec qui "c'est compliqué". Vous vous êtes séparés parce que vous n'aviez pas les mêmes attentes mais quand même "c'est dur, on arrive pas à se détacher l'un de l'autre, on est tellement compatibles putain!". Elle repasse régulièrement chez toi, officiellement pour prendre des nouvelles du chien parce que c'était un peu comme votre bébé, sa maman lui manque tu comprends, et ça finit invariablement de manière copulatoire, suivi d'un réveil aussi malaisant qu'une pub Nescafé des années 90... (bref, remettez vous ensemble et nous cassez pas les noix, merci.)

Et de temps en temps, cette nana dont tu t'es dit qu'elle pourrait "resservir", tu t'en ressers, donc. Une fois par semaine, ou par mois, ou par trimestre... on sait pas trop. Parce qu'il faut bien être autre chose qu'un fruste bourrin, tu l'écoutes quand elle te parle d'elle, mais tu oublies, alors tu lui reposes les mêmes questions la semaine, le mois ou le trimestre suivant... Un jour, elle t'a envoyé un message pour te dire qu'elle aimait bien les moments passés avec toi ; t'as pris peur (peur de quoi? On sait pas trop...), et ta grandeur d'âme t'a fait prendre la décision de ne pas lui répondre et de ne plus la rappeler parce que hein, bon, tu voudrais pas qu'elle se fasse des films sur "nous". D'ailleurs y a jamais eu de "nous", c'est pas parce que vous vous amusez mutuellement avec vos parties génitales une fois par semaine, mois ou trimestre qu'elle a une quelconque place dans ta vie, faut pas déconner.
Alors tu n'as plus donné signe de vie jusqu'à une nouvelle soirée cuicuite et sans sommeil où tu t'es retrouvé comme un con avec une érection dont tu ne savais pas trop quoi faire.

Et bien tu vois, cette fille qui n'est pour toi qu'une chaudière quelconque mérite pourtant tout ton respect, mon brave. Ta copine s'est barrée avec un argentin plus beau et drôle que toi et ça t'a foutu un gros kick dans l'égo. Solange Le Plouerec a mis fin à vos ébats fugaces derrière la photocopieuse parce qu'elle s'est rendue compte que c'était compliqué pour elle de gérer le zob in job, et ça t'a démoralisé. Quant à ton ex, elle est toujours là, en pointillés, à souffler le chaud et le froid et à te retourner le coeur et le bide (même depuis que le chien est mort ; tu commences à te douter qu'il ne s'agissait là que d'un alibi, champion va!)

Alors que, même si elle ne fait que de la figuration dans ta vie, tu n'auras jamais mal en repensant à cette fille-là. Tu ne parleras jamais d'elle avec la gorge nouée. Tu ne regarderas jamais ses photos en chouinant avec "Someone like you" d'Adele dans les oreilles (d'ailleurs, tu n'as aucune photo d'elle dans ton téléphone). Tu ne seras jamais dévasté par le manque d'elle. Elle n'aura jamais fait palpiter chez toi autre chose que ton slip, certes, mais elle ne t'aura laissé que de bons souvenirs. Elle aura sauvé certaines de tes soirées solitaires, t'aura donné ce que tu voulais et pris ce qu'il y avait à prendre, bref, elle ne t'aura fait que tu bien, et rien que pour ça, monsieur, elle mérite ta reconnaissance.

dimanche 15 novembre 2015

14.11.2015


En janvier, on était tous assommés, mais on avait plus ou moins saisi tes raisons. Je te cache pas que "Il m'a vexé avec son dessin", c'est vraiment une excuse de cour de récré et que, entre nous, ça ne justifiait pas tout ce foin. Même moi, tu vois, parfois, devant les dessins de Charb, Cabu ou Tignous, je me suis dit "Rhooo ils abusent ces cons!", mais étrangement, l'idée d'attraper la première Kalach venue pour aller leur démonter la gueule ne m'a jamais effleuré l'esprit. C'est peut-être parce que je suis une personne équilibrée, au fond.
Et je ne parle même pas de l'envie d'aller descendre des gens qui venaient tranquillement faire leurs emplettes à l'Hypercacher et qui, elles, ne t'ont strictement rien fait, pas même un petit gribouillis de ta mère en slip; rien, nada. Buter un type qui cherchait juste à acheter des cornichons casher, c'est quand même un truc de petite bite, et pour ce genre de complexes, la chirurgie ou un club de parole auraient sans doute pu mieux te soulager, mec.

Mais alors là, j'ai plus de mots. C'est plus une rédaction, ou une communauté que t'as décidé de viser, c'est juste "les gens". Tous ceux qui profitent de la vie, qui sortent le soir après le boulot, qui boivent, qui rient, qui s'embrassent, qui emmènent leurs gamins voir un match ou qui vont s'enjailler à un concert... L'humanité quoi, ce truc dont tu fais pourtant toi-même partie et dont, pour d'obscures raisons qui m'échapperont toujours, t'as décidé de te désolidariser.
Vouloir crever en martyr en tirant dans le dos de jeunes gens trippant sur Eagles of Death Metal, putain, tu dois être fier, c'est héroïque ça mon con!

Tu fous la honte à tout le monde mec : à moi, à nous, à tes concitoyens, à tes coreligionnaires qui une fois de plus vont devoir payer pour tes conneries, et même à ton dieu, qui s'il existe doit être en train de facepalmer à s'en fracasser le front en te regardant foutre autant la merde.

La religion, ça me gonfle à un point que tu ne saurais même pas imaginer (et pourtant t'as l'air d'en avoir, de l'imagination, dis-donc...), mais j'ai une mère catho et un père musulman pratiquants, et je pense être en mesure d'affirmer que ce que tu fais n'a rien à voir avec la foi. Ta personne toute entière est une insulte à ta religion. Par ailleurs, t'es assez con pour aller te faire exploser dans des mosquées, ce qui prouve bien que tu ne respectes rien, pas même ton propre culte, et que tu n'as qu'un anus diarrhéique en guise de cerveau.

Tu dois penser que t'as réussi ton coup, parce qu'effectivement, en rentrant chez moi à pied ce soir, j'ai eu la tristesse de constater que les rues de l'est parisien étaient aussi mornes ce samedi soir qu'un lundi en plein mois d'août.
J'imagine qu'il faut nous laisser le temps de pleurer nos morts.
Mais demain on recommencera à boire, à rire, à s'engueuler aux terrasses des cafés puis rentrer chez nous bourrés pour baiser à tue-tête, pendant que toi tu seras comme un con à astiquer ton fusil sans réaliser que ta vie ne vaut pas plus que la nôtre, et ta mort encore moins.

J'espère qu'à l'heure où je te parle, tu te fais gang-banguer à sec par tes 72 vierges munies de godes cloutés, et qu'elles ont toutes la gueule de Nadine Morano.
Tu l'auras bien méritée, ta récompense.

vendredi 13 novembre 2015

Brève de nuit

Récemment je suis entrée dans une épicerie de nuit avec un ami pour acheter à boire, parce que tous les bars avaient fermé leurs portes et que la bière avait un goût de reviens-y. Je hoquetais douloureusement devant la caisse en attendant que le cher ami aille chercher dans les rayons de quoi nous abreuver (parce que je ne suis pas une femme moderne et que j'estime que c'est à l'homme qu'incombe ce genre de mission, sinon à quoi bon s'acoquiner avec ce genre d'individus?), et au moment où il est réapparu pour payer nos canettes, l'épicier m'a demandé d'ouvrir mon sac, parce que selon lui j'avais discrètement glissé un article dedans.

Mon cerveau a fait "Gné?" et ma bouche a dit "Hein?", pendant que mes yeux atteignaient la circonférence du melon d'Alain Delon (laissez-moi capillotracter en paix, merci.).

- Hein?
- Je vous ai vue, vous avez mis quelque chose dans votre sac.
- Mais... vous m'avez vue mettre quoi? Et quand? J'ai pas bougé d'ici!
- Si. Vous avez mis quelque chose dedans.
- Sérieux?
- Ecoutez, on va pas y passer la nuit, ouvrez votre sac et montrez-moi ce que vous avez volé.
- Mais j'ai rien volé, vous êtes dingue!
- Allez-y ouvrez!

J'étais trop heureuse d'être sur le point de lui donner tort et j'ai commencé par poser mon sac sur le comptoir comme on pose ses couilles sur la table (sauf que mon sac est plus joli et plus lourd qu'une paire de testicouilles). C'est là que le type m'a stoppé d'un geste et m'a dit:

- Vous avez toujours le hoquet?

J'ai fait la même tête que Bernadette Soubirous quand elle a vu la vierge et j'ai balbutié :

- Je... bah... non!

- Parfait! Bon ben ça fera six euros pour les canettes.

Voilà.
Si tu cherches des bières et un génie au milieu de la nuit, tu les trouveras dans une épicerie à Marcadet.

jeudi 5 novembre 2015

Le miracle de la vie



Alors que j’avais autour de sept ou huit ans et que j’eus épuisé toutes les ressources des rayons jeunesse de la bibliothèque municipale de mon petit bled de banlieue, je me suis résolue à descendre explorer l’étage des adultes.  
J’ai vaqué entre les différentes thématiques, jusqu’à ce que je finisse par atterrir tout au fond de la bibliothèque, dans son coin le plus reculé, là où se trouvait l’obscur rayon qui me faisait de l’œil depuis un moment mais que je n’osais pas approcher, tellement ça m’apparaissait comme la transgression ultime : le rayon sexualité. J'avais cru comprendre que le sexe était quelque chose qui représentait des enjeux importants pour les grandes personnes, et j’avais donc fort soif d'apprendre pourquoi. 

Si j'avais su ce qui m'attendait ce jour là, je me serais tenue loin, trèèèès loin de ces étagères, et je me serais contentée de relire La sorcière de la rue Mouffetard ad vitam aeternam. 
En feuilletant un livre sur la grossesse, j'ai eu le plus gros choc de ma jeune vie (ex-aequo avec la fois où j'ai réalisé que c'était ma mère déguisée en Père Noël qui amenait les cadeaux sous le sapin) : une photo d'accouchement. Pas un schéma, pas un dessin... UNE PHOTO.
Une femme, jambes écartées, plein de poils, de sang, de matières organiques non-identifiées, et une petite tête dégueu, là, qui dépassait.

Inutile de préciser qu'à cette époque je pensais encore qu'on pouvait faire des bébés juste en se faisant un smack sur la bouche, et que je n'avais pas la moindre idée de la manière dont ils venaient au monde. Je devais m'imaginer qu'ils étaient aspirés dehors par le nombril de la mère, c'était la seule utilité que j'entrevoyais à ce trou idiot au milieu du bide. Que les garçons en aient un aussi ne m'avait jamais interpellé plus que ça (il faut dire que j'étais pas le crayon le plus aiguisé de la boîte, hein...).

C'était donc ça "avoir un enfant"? Le rêve d'avenir de la majorité des petites filles? Dégueuler une créature par le frifri?
Je suis rentrée chez moi traumatisée, et je suis restée longtemps prostrée dans mon lit en position foetale en réfléchissant aux stratagèmes que je pourrais élaborer pour échapper à cette malédiction (parce que oui, je croyais que, sauf dérogation exceptionnelle, toutes les femmes étaient destinées à avoir des enfants un jour...)
Ça me paraissait trop affreux pour que des femmes décident de leur plein gré de s'infliger un truc pareil, je me disais que la réalité de l'accouchement devait être un secret dont personne n'avait connaissance, en dehors des parturientes elles-mêmes, et que celles-ci décidaient de ne rien révéler au reste du monde et parfois même, par abnégation, d'accoucher plusieurs fois pour éviter une baisse drastique des naissances jusqu'à extinction définitive de l'espèce.

Bref, ce jour là, j'ai décidé que je n'aurais jamais d'enfant.
Je me voyais négocier avec mon futur mari Tony (je prévoyais d'épouser Tony Micelli, c'était le seul mec que j'avais vu passer l'aspirateur dans ma vie, je trouvais ça pratique) en lui vantant les bienfaits de l'adoption si vraiment il tenait tant que ça à avoir une descendance.

Aujourd'hui, le traumatisme s'est certes estompé, mais je n'ai toujours pas envie d'avoir d'enfants, pour plein d'autres raisons qui sont venues s'additionner à cette image sortie tout droit du neuvième cercle des enfers.
Et même, jusqu'à très récemment, les enfants suscitaient en moi au mieux une indifférence polie, au pire un profond agacement qui m'aurait permis de trouver parfaitement justifié que certains parents abandonnent leur progéniture sur une aire d'autoroute. Pour moi les nourrissons avaient tous le même faciès fripé et je ne comprenais pas ce qui pouvait pousser les gens à s'extasier sur ces trolls pleins de bave. Il m'est arrivé de dégager de Facebook des connaissances qui expliquaient en toute simplicité dans leurs statuts, photos à l'appui, que Timéo avait fait caca mou ce matin (mention spéciale aux commentaires : "Pauvre loulou! Courage, Maélyne était constipée hier mais aujourd'hui ça va mieux, elle nous a démoulé une crottoune de toute beauté!").
J'étais perplexité.

Et puis, au début de cette année, ma propre soeur m'a annoncé qu'elle était enceinte. De jumeaux. Elle avait beau être en couple depuis dix piges, l'idée qu'elle puisse enfanter ne m'avait à vrai dire quasiment jamais traversé la cervelle. C'était ma grande soeur, quoi ; cet être qui s'amusait à me pousser dans les orties quand on était petites, et qui me faisait la gueule pendant trois semaines quand je lui piquais ses fringues, mais que j'ai toujours admiré parce que hey, c'est l'aînée, et qu'elle a trop la classe.
La preuve, même quand elle fait des enfants, BIM, elle en fait deux d'un coup.
Ce jour-là mon cerveau a fait un triple lutz dans mon crâne et est visiblement retombé à l'envers, parce que cette annonce a été une des plus grandes joies de mon existence. J'allais pouvoir transmettre plein de trucs à des êtres innocents tout en échappant aux contraintes de la maternité. Le deal de rêve.

Depuis leur naissance, c'est comme si toutes les mamounettes du topic maternité de Doctissimo avaient pris soudainement possession de mon esprit, et je suis passée du côté obscur; celui des femmes qui ont des photos de bébés dans leur portefeuille, qui emploient des termes comme "mes petits anges"ou "p'tite bouille d'amour" et qui arrivent à caser dans n'importe quelle conversation qu'elles sont tatas...

J'ai compris que j'étais foutue quand je me suis surprise à m'émouvoir en regardant en boucle une vidéo d'un de mes neveux qui lâche une caisse.
Le prout comme allégorie du miracle de la vie.

Aujourd'hui, j'ai presqu'envie de demander pardon à tous ces parents mièvres que j'ai jugés trop durement. Désolée les gars. Je pouvais pas savoir. Je comprends un peu mieux maintenant.

Mais vous emballez pas trop non plus ; ce sont mes neveux les plus beaux.


vendredi 30 octobre 2015

Café poly


Parce que je suis une personne curieuse de mon prochain et que la thématique m'intéresse, je me suis rendue récemment à un « café poly ».
Mais c’est quoi donc un Café Poly ? Tout simplement, des gens qui se réunissent dans le sous-sol d’un bar (il n’y a aucun lien de causalité, j’imagine que ça pourrait très bien se faire chez ta mémé ou dans un champs de betteraves, mais disons qu’à Paris on trouve plus facilement des bars que des champs de betteraves ou ta mémé) pour débattre et échanger au sujet du polyamour.

"Polyamour", c’est un mot que je trouve d’une laideur confondante. Plus généralement, on peut dire que tous les mots qui commencent par poly sont moches : polygone, polytraumatisé, polype, Polly pocket…  Mais comme il faut absolument mettre un mot sur tout, on est allé au plus simple, on a pris le grec πολλοί (polloí) qui signifie « plusieurs » et le français « amour » qui signifie « kiffance », et hop ; « plusieurs amours », comme ça c’est clair. Et si c’est pas clair, tu peux aussi jeter un œil sur Wikipédia parce qu’il y a pas non plus marqué Bernard Pivot sur mon front (ni sur aucune autre partie de mon anatomie, si ça peut te rassurer).

Quand j’ai dit à mon adorable collègue que je prévoyais de me rendre à ce café poly, il m’a regardé avec des étoiles dans les yeux et m’a demandé très sérieusement si ça allait se finir en partouze.

C’est quand même drôle cette confusion entre polyamour et chaudasserie no limit, comme si les polyamoureux étaient forcément tous des libidineux frénétiques qui n'envisagent leurs multiples relations qu'à travers le prisme de leurs velléités foutatives. Comme si le fait d'entretenir plusieurs relations parallèles sous-entendait qu'on pourrait baiser avec n'importe qui et qu'on ne rêve que de s'ébrouer dans une marée de foufounes béantes et de zguègues turgescents
Alors que ce que j'ai vu ce soir là, ce sont essentiellement des gens de tous âges et tous profils qui se questionnent vraiment, avec une apparente sincérité, sur la façon la plus simple et la plus épanouissante de vivre leurs histoires d'amour en prenant au mieux soin de leurs différents partenaires. 

Déjà, faire la démarche de se coltiner un rassemblement qui a toutes les apparences d'une réunion des alcooliques anonymes (en dehors du fait que ça se passe dans un bar, et qu'on peut picoler pendant les débats, et que les participants semblent globalement heureux...bon ok, rien à voir en fait), c'est quand même le signe d'une préoccupation qui va au-delà des turlupinades qui peuvent agiter ton slip, au risque parfois de flirter avec une toute autre branlette, intellectuelle celle-ci.

Sacha Guitry, qui avait une légère tendance à se la péter en assénant ses petites phrases définitives sur les hommes, les femmes, l'amour, les vaches, disait qu'être en couple, c'est essayer de résoudre à deux des problèmes qu'on aurait jamais eus tout seul. Et ben tu sais quoi mon Sachou? C'est pas moi qui vais te contredire sur ce point (et de toute façon tu t'en branles puisque t'es mort)... Du coup j'aurais plutôt eu tendance à penser qu'à l'inverse le polyamour était un mode de vie plus léger et détaché des contraintes qu'implique la monogamie, où l'on ne se promet rien, ou chacun vit sa vie sans avoir de comptes à rendre à personne...  Les avantages du couple sans les inconvénients, en somme. Mais après certains témoignages entendus ce soir-là, il me semble que pas mal de polyamoureux ne font que multiplier ces contraintes, en fait. Et régler à 3, 4 ou 5 des problèmes qu'on aurait jamais eu tout seul, ça commence à devenir un mindfuck pas possible, en ce qui me concerne.
Pourtant je comprends parfaitement qu'on puisse en arriver là, et je trouve ça presque sain, parce que déjà, ça fout un coup de pied au cul à cette putain de théorie fumeuse qui voudrait que les gens s'annulent entre eux ; je suis la première à penser qu'on peut très bien tomber amoureux de quelqu'un sans pour autant cesser instantanément d'aimer la personne avec qui l'on est déjà. 

Cela dit, le but de cette note n'est absolument pas de lancer une battle entre poly et mono (par ailleurs je suis nulle aux deux games, comme ça pas de jaloux), et je m'interroge sur l'idée même de théoriser sur tout ça : au fond, quoi de plus instinctif que les relations amoureuses? Est-ce que des gens se sont déjà réveillés un jour en se disant qu'ils se mettraient bien au polyamour, comme ils pourraient avoir envie de se mettre au ju-jitsu ouzbek ou à la peinture sur coquilles de bernard l'hermite? Qu'est-ce qui pourrait sauver l'amour? Pourquoi les gens qui s'aiment sont-il toujours un peu les mêmes?

C'est compliqué tout ça*...

PS : L'épiphanie de cette soirée à quand même été ce moment (à peu près dix minutes avant la fin) où j'ai compris que les gens présents dans la salle n'avaient pas été pris d'une épidémie collective de crampes aux bras tout au long de la soirée, mais qu'ils applaudissaient juste en langage des signes... 



*"C'est compliqué tout ça" est ma phrase type quand je ne sais pas comment conclure un texte (ex-aequo avec "Je ne sais pas comment conclure ce texte, allez salut.".)

lundi 19 octobre 2015

Quand mon corps sur ton corps, lourd comme un Vélib...

Je viens de fêter ma première année d'abonnement Vélib et de pédalage quotidien pour aller bosser. Je ne vous cache pas que c'est une immense fierté pour moi, dont l'activité physique se limitait jusqu'alors à porter régulièrement des packs de binouzes du Carrouf City jusqu'à chez moi. En un an je suis devenue une cycliste urbaine convaincue.  Et même, pour être tout à fait honnête, je dirais que je suis devenue ce genre d'individu casse-burnes qui se sent supérieur au prétexte qu'il a réussi à se libérer de l'enfer du métro, et qui prêche ad nauseam la bonne parole vélocipède à quiconque aurait le malheur d'évoquer la chiantitude des transports publics à portée de mes oreilles.

L'autosatisfaction suintait par tous les pores de ma peau alors que bon, quand même, la toute première fois que j'ai enfourché un Vélib, j'ai déglingué direct le rétro d'une bagnole, et qu'une semaine après je me mangeais une amende pour avoir grillé un feu rouge. Il doit exister 3 personnes à Paris qui se sont fait verbaliser à vélo, et j'en suis.

Dans les premiers mois, j'étais tellement fière de moi que j'essayais d'informer subtilement tous mes amis de mon nouveau mode de déplacement : "Désolée je suis en retard je trouvais pas de borne pour raccrocher mon Vélib!", "Excuse, je suis toute décoiffée, j'avais le vent de face à vélo!","Ho dis-donc sacrée montée pour arriver chez toi, la galère en vélo!" (alors que souvent dans les grosses montées je marche à côté comme une grosse mollasse)...  De manière tout à fait prévisible, les gens en face de moi n'en avaient rien à carrer, mais j'étais quand-même contente de signaler l'air de rien à quel point j'étais une personne dynamique et soucieuse de l'environnement.

Point positif non négligeable, mes jambes se sont affinées tout en se raffermissant. Bon, évidemment, le haut n'a pas suivi, je suis donc désormais gaulée comme Barbamama. Ou alors, visualise le buste de Maurane posé sur les jambes de Cameron Diaz.

Point négatif : tout le monde me déteste. Enfin, tout le monde déteste les cyclistes, c'est un constat sans appel.

Les automobilistes te considèrent comme un danger ambulant, tu les empêches d'avancer aussi vite qu'ils le voudraient dans les rues étroites, et ils te jalousent de tracer péperlito dans les couloirs de bus pendant qu'ils se curent les nasaux dans les embouteillages.

Les piétons te regardent comme si tu étais une souche du virus Ebola perchée sur deux roues.
C'est simple, où que tu te trouves, ils estiment que tu n'as rien à foutre là. Sur la chaussée, tu es dangereux parce que tu arrives silencieusement et les fais paniquer alors qu'ils ont décidé de traverser la rue n'importe où tout en rédigeant un sexto sur leur iPhone. Quand le bonhomme est vert, ils te voient arriver avec l'oeil plein de haine parce qu'ils sont persuadés à l'avance que tu vas foncer dans le tas et risquer un strike de piétaille.
Un jour, alors que j'étais arrêtée à un feu rouge (car ça m'arrive, aussi), une vieille personne badass m'a regardé en traversant, avec le meurtre dans les yeux et un air de défi, en me disant "Je PASSE, là"  ; bah heu ouais mémé, je vois bien que tu passes, d'ailleurs je sais pas si t'as vu mais je suis à l'arrêt, là, précisément dans le but de te laisser PASSER.
En fait, les piétons te haïssent préventivement, ils te font payer pour tous les cyclopèdes qui ont eu un jour l'outrecuidance de passer au rouge sous leurs yeux.
Si tu as l'idée farfelue de klaxonner un marcheur qui se trouve en plein milieu d'une piste cyclable, il va râler en étant convaincu d'être agressé sur son territoire. Les piétons possèdent un filtre qui les empêche de voir les petits vélos dessinés au sol. Ils font un déni de pistes cyclables. (Les automobilistes, eux, souffrent d'un autre mal : il les voient, mais les confondent avec des places de parking.)

Enfin, et c'est bien le pire, les cyclistes se détestent entre eux. Au début, je m'étais imaginé que c'était une engeance cool, une grande famille solidaire dont les membres se reconnaissent entre eux en se faisant des petits signes sympatoches, comme les chauffeurs de bus lorsqu'ils se croisent.
QUE NENNI, BRO!
C'est la guerre; à celui qui démarrera le plus vite au feu, ou qui se faufilera le plus souplement entre les rangées de caisses aux heures de pointe.
Par ailleurs, au sein même de notre famille, il y a des castes ; en haut de l'échelle, il y a le type en combi Lycra sur son vélo de pro qui fend la bise en trois coups de pédales et qui fait Paris-Lille quand toi t'as juste le temps de faire péniblement République-Ménilmontant.  Un peu plus bas, il y a la quadra qui a investi dans un bon vélo, un casque, des sacoches et parfois même un gilet fluo, la bougresse. C'est la fayotte du vélo. Souvent, elle roule comme si elle était en vacances sur une route de campagne et arbore l'air satisfait de celle qui a tous les droits au prétexte qu'elle est bien équipée. Et tout en bas, il y a les Vélibistes, donc : considérés comme des dilettantes de la pédale parce qu'ils se contentent de profiter des équipements municipaux , et qu'ils peinent sur les faux-plats parce que leur engin pèse autant qu'un cheval mort (Johnny, si tu me lis...).

Les Vélibistes sont les parias du cyclisme, même les pigeons nous chient expressément dessus et certaines légendes urbaines racontent que nous mangeons les enfants, que nous partouzons avec des épagneuls bretons et que Hitler en personne ne se déplaçait qu'en Vélib.

Et ben moi, ça m'affecte tellement d'être le réceptacle de tant de haine, que j'ai renouvelé mon abonnement. 


mercredi 14 octobre 2015

Whisky-Coca

Il y a quelques soirs j'étais à la terrasse d'un bar avec un ami. Un bar sympathique mais bondé parce qu'ils y ont l'excellente idée d'y servir des pintes de flotte aromatisée à la bière pour un prix dérisoire... Nous nous sommes retrouvés entre deux tablées de mecs; d'une part un groupe qui s'apparentait à un rassemblement de jeunes Fillonistes en hypotension, et de l'autre cinq types déjà totalement arrachés au Whisky-Coca à 21h.
Je sais que c'était du Whisky-Coca parce que bizarrement, ils avaient tendance à parler de leurs breuvages beaucoup et très fort, en insistant bien sur "Whisky-Coca", comme si ça pouvait éventuellement être une source d'émerveillement ou d'admiration pour la plèbe alentour ("Est-ce un oiseau? Un avion? Mais non, c'est un...WHISKY-COCA!").

Il se trouve qu'à la table à côté de ces cinq types, il y avait un couple dont c'était visiblement le tout premier rencard. Ils avaient probablement matché sur Tinder quelques heures plus tôt, le garçon avait dû écrire "Salut sava?" et la fille avait sans doute décidé de faire fi de son orthographe douteuse parce que quand-même, les photos donnaient envie et que le seul kiki qu'elle avait entraperçu depuis 2011, c'était celui de Sylvain Potard dans le calendrier des Dieux du stade.

Les cinq types, quand ils se sont rendus compte de ce qui se tramait juste à côté d'eux, se sont mis à hurler "LE BISOU! LE BISOU! LE BISOU!", ce qui n'a pas manqué de me rappeler les heures les plus sombres de l'histoire des Z'amours. J'aurais été la fille, je leur aurais balancé mon verre à la tronche, mais le couple a réagit plus sereinement en se contentant de leur adresser des sourires embarrassés, puis de se barrer.
Après leur départ, l'un des gars, tout content, a dit à ses copains le plus sérieusement du monde "Non mais vous vous rendez-compte, si ça se trouve on a aidé à la formation d'un nouveau couple alors qu'on était là, tranquilles avec nos WHISKY-COCAS!".

Ce jeune homme était peut-être dans le vrai : le couple s'est peut-être dit "Wow, cinq couilles avinées nous ont incitées à nous rouler un palot, on doit vraiment être faits l'un pour l'autre, c'est le destin!", et s'ils se sont éclipsés aussi précipitamment c'était sans doute pour s'empresser de consommer cet amour fulgurant né de la combinaison magique entre la technologie moderne et l'ébriété subtile de cinq apôtres de Patrick Sébastien.

Peut-être même qu'aujourd'hui ils sont mariés et ont deux gamins (certes, c'était  vendredi dernier, mais tout va tellement vite de nos jours...)




mercredi 7 octobre 2015

Phénoménologie des téléfilms de l'après-midi sur M6

A vrai dire je ne sais pas très bien ce que signifie "phénoménologie" mais je trouvais juste que ça sonnait bien pour un titre. Par acquit de conscience j'ai cherché la définition sur Google mais ça ne m'a pas tellement avancée (en fait j'ai strictement rien bité)...

En arrêt maladie pour des symptômes d'une gravité toute relative, ça fait trois jours que je déverse mes miasmes dans mon lit en ayant tout le loisir d'observer ce qui se passe dans ma télé quand j'ai habituellement le dos tourné. Ma foi, ça donne envie d'être au chômage, et quand je pense à tous les monuments de gnangnanterie que je loupe parce que je suis bêtement obligée de payer un loyer, les larmes me montent aux yeux.

Les téléfilms romantiques de M6 suivent peu ou prou tous le même schéma: un homme et une femme. Une rencontre fortuite. Les deux ont cessé de croire en l'amour pour des raisons plus ou moins justifiées : une rupture douloureuse, un veuvage précoce, un boulot trop prenant, un ex qui préfère partir étudier les grenouilles à Pétaouchnok plutôt que de se marier (c'est cette dernière raison qui a traumatisé notre héroïne de lundi dernier, j'invente rien), etc...

Le téléfilm que je me suis envoyée aujourd'hui est un cas d'école. Déjà, il est allemand, et il est de notoriété publique que nos amis teutons sont des fournisseurs très prolifiques de cucuteries télévisées. Par contre, ils semblent n'assumer que très moyennement leur teutonnerie, parce que ça a l'air de se passer aux States et que les personnages ont tous des noms à consonance anglophone.
Ça me rappelle les histoires que j'écrivais quand j'avais dix ans, où mes personnages s'appelaient Alex Lewis ou Steve Johnson parce que je trouvais qu'Aurélie Bouchard ou Guillaume Crouteau, c'était pas assez stylé.

Là, ça s'appelle "Une nounou à croquer", et quand t'as un titre qui comporte le terme "à croquer", tu sais d'avance que tu vas te frotter à un gros morceau. Un peu comme les longs métrages dont le titre contient "Love et autres... (contrariétés/drogues/désastres/cucurbitacées)" ; tu sais qu'il ne faut pas y aller, et pourtant...

La fille se nomme Stacey McDonald, c'est une jolie blonde avec zéro charisme qui  arbore perpétuellement un air de madone affligée en plein sevrage de Dulcolax. Elle a quitté son taf d'instit et son petit village suite à une fausse couche pour devenir serveuse à la grande ville. C'est rude, faut avouer que c'est autre chose que notre histoire de grenouilles de lundi dernier. Elle fait la connaissance de Ryan Cunningham, un joli architecte pété de fric qui élève seul les trois enfants de feu sa soeur, décédée avec son chum dans un accident de voiture. Ryan Cunningham a zéro charisme lui aussi, à croire qu'une charte mystérieuse impose aux directeurs de casting allemands de ne choisir que des acteurs qui ont l'expressivité d'un parpaing.

Les enfants, parlons-en :  ils ne dérogent pas à la règle qui veut que les mioches dans les téléfilms soient tous polis, sages, responsables, bref, insupportablement parfaits, et que contrairement à ces gros blaireaux d'adultes, ils aient le pouvoir de sentir au premier coup d'oeil qui est une belle personne et qui n'est qu'une chagasse vénale. Ainsi, ils ont su tout de suite que Stacey était une perle et c'est pourquoi leur tonton va proposer à la belle de devenir leur nounou. Normal. Crédible. Moi-même, pas plus tard que la semaine dernière, j'ai eu un si bon feeling avec le taxi qui me ramenait de ma soirée absinthe à la Cantada que je lui ai proposé de venir garder mes gosses pour les prochaines vacances ( certes, quand j'eus déssaoûlé je me suis souvenue que j'avais pas de gosses, mais why not.).

Il faut ajouter au tableau que Ryan Cunnigham a une associée un peu tapée et folle amoureuse de lui qui va essayer de mettre des bâtons dans les roulettes rouillées de la douce Stacey, et une maman méchante qui veut à tout prix récupérer les petits. Du genre à ramener une grosse pile de tabloïds à madame la juge pour lui prouver à quel point son fiston a une vie dissolue incompatible avec un élevage de marmaille. Je rappelle que le mec est architecte ; imagine que Closer titre toutes les semaines "Jean Nouvel, une nouvelle conquête à son bras" ou "Renzo Piano surpris encore une fois complètement pété au Silencio"...  ça n'existe pas. Et si ça existait on s'en tamponnerait allègrement les glaouis.

J'avoue, les effets secondaires des antibiotiques m'ont fait louper la fin, mais je suppose qu'elle a été assez semblable à ce que j'ai infligé à mes WC pendant ce temps-là. La maman a dû s'adoucir, l'associée éconduite a dû finir ridiculisée en tombant dans une piscine devant tout un tas de gens sous les rires espiègles des enfants, et Ryan et Stacey se sont sans aucun doute mariés, parce que dans les téléfilms de M6 il est impensable de ne pas épouser quelqu'un avec qui on a échangé trois pelles et quelques petits dèj...




Je n'ai désormais qu'une hâte, être en décembre pour voir des parpaings allemands se renifler le cul dans des téléfilms de Noël. C'est clairement le level au dessus.

PS : C'est bien Ryan et Stacey sur la photo, dans les grands espaces du Wyoming en banlieue de Düsseldorf.

PS 2 : Oui, je sais, la dernière personne qui a utilisé le mot "Pétaouchnok" est décédée en 1986.