lundi 28 décembre 2015

Jean-Pierre



Il y a une semaine, j’étais dans un bar sympathique de mon quartier avec une rousse amie. Je sais que c’est tellement inhabituel que ça perforera le fondement de plus d’un, mais c’est ainsi, parfois je sors pour boire.

Quand je suis arrivée, il y avait ce grand type qui fumait une cigarette sur le trottoir et qui m’a dévisagé avec insistance, mais je me suis dit qu’il me trouvait juste excessivement sublime, ou tout l’inverse, ou que j’avais peut-être une fiente de pigeon dans les cheveux (j’ai souvent une fiente de pigeon dans les cheveux.)

J’ai commandé ma pinte, j’ai parqué mon imposant séant dans le canapé du fond et quand ma rousse amie est arrivée, nous avons fait ce que font habituellement deux femmes seules dans un bar ; on a twerké sur les Lacs du Connemara et on s’est roulé des grosses pelles bruyantes dans l’espoir d’attirer quelques mâles égarés (mais en fait non, hein)...

Quand je suis allée chercher une nouvelle pinte au bar, le type de tout à l’heure était accoudé au comptoir ; je sentais qu’il me fixait encore mais je faisais mine d’être absolument fascinée par un vieux sous-bock en fin de vie échoué sur le zinc pour détourner le regard. Ça n’a pas marché car le type m’a lancé :

- Tu t’appelles Georges, non ?

C’est effectivement comme ça que je m’appelle (officieusement), j’ai donc bien été obligée d’acquiescer. C’est à ce moment-là que je me suis souvenue que dans une autre vie où j’avais particulièrement le feu aux fesses, j’ai enchaîné un certain nombre de rencontres furtives, toutes oubliées pour la plupart, et que ce monsieur était inclut dans ce certain nombre. Il m’a fait remarquer que je ne l’avais jamais recontacté, ce qui était indéniable. Il n’y avait aucune raison particulière à ça, il n’y était pour rien, simplement à l’époque je ne voyais pas bien ce que je pouvais partager de plus avec un homme que quelques verres et éventuellement un bout de lit. Je me souvenais de lui, maintenant, et même vaguement de l’endroit où nous nous étions rencontrés la première fois, mais… c’était tout. Alors j'ai préféré la jouer honnête.

- Je… je suis désolée mais je ne me rappelle plus de ton prénom.

- Jean-Pierre.

- Hahaha !

J’ai gloussé de manière parfaitement idiote; elle était bien bonne celle-là ! Genre tu t’appelles Jean-Pierre, et moi c’est Marisol-Gertrude, lolilol mec !
Sauf qu’elle était pas si bonne que ça, en fait, parce que c’était son vrai prénom.

J’ai bafouillé quelque chose avec quelques « Ah » et sans doute pas mal de « heu », il a eu l’air mi-peiné mi-consterné, m’a dit que c’était pas grave si je ne m’en souvenais plus mais qu’il n’allait pas non plus me sortir ses papiers d’identité pour me prouver qu’il s’appelle vraiment Jean-Pierre.
Inutile de dire qu’à cet instant précis j’étais en train de me raccrocher péniblement par l'auriculaire à l’ultime branche du grand arbre du malaise... alors j’ai tenté une nouvelle diversion :

- Ah mais donc tu habites dans le quartier maintenant ?

Il a soupiré en me regardant droit dans les yeux, un regard qui voulait dire en substance ce qu'il se retenait sans doute d'exprimer de vive-voix et que je n'arrivais pas encore bien à identifier clairement.

- J’habite ici depuis des années. D’ailleurs t’étais venue chez moi, dans la rue juste derrière. T'as oublié ça aussi.

J'avais oublié ça aussi. C'est donc là que j'ai saisi que ce regard qui voulait dire en substance ce qu'il se retenait sans doute d'exprimer de vive-voix signifiait "Connasse".

Se sentir con est un art que je pratique avec talent depuis des lustres (s'il était récompensé par des Oscars, je serais Meryl Streep, au moins), mais j'ai rarement eu autant envie de me dissoudre dans mon verre que ce soir-là.
Je lui ai redonné mon numéro en lui disant que ça me ferait plaisir de reprendre un verre avec lui à l'occasion, ce qui était très sincère, car contre toute attente, il se trouve que je ne suis pas vraiment une connasse, puis je suis allée retrouver ma rousse amie pour fumer une cigarette... quand je suis revenue, il était parti.

Jean-Pierre, si tu me lis, promis, je répondrai si tu me rappelles.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire